État de l’art et positionnement


Le « design numérique » au cœur des enjeux de la ville : entre promesses technologiques, quête du mieux vivre ensemble et ville durable.

Le paradigme constitué aujourd’hui par la question de la « ville numérique », porté par l’importance de ses enjeux, fait l’objet de nombreuses démarches et projets de recherches menés au sein d’une grande diversité de disciplines. Sa richesse et sa complexité se mesure à l’aune de la multiplicité des pratiques, des acteurs et des systèmes de pensée qui le traversent :
Il constitue d’une part en lui-même un terrain de recherche transdisciplinaire par essence où se conjuguent et se croisent les pensées et les pratiques d’acteurs multiples1 : urbanistes (François Ascher et « l’urbanisme de dispositif » et « l’individu hypertexte », Alain bourdin et la « civilisation métropolitaine », Serge Wachter et « La ville interactive ») géographes (Gabriel Dupuy au CRIA2, Jacques Lévy à l’INTER3), philosophes (Pierre Musso et sa réflexion sur les relations entre réseaux numériques et territoire), sociologues (Patrice Flichy et « l’individualisme connecté », Dominique Cardon au Laboratoire SENSE d’Orange Labs), ingénieurs (Fabien Girardin au laboratoire SENSEable City du MIT) – , politiques4, spécialistes de l’innovation (François Bellanger et « Transit City », la FING5 et le programme « ville 2.0 »…) et enfin structures de production de projets comme le programme Smart City6.
Ces recherches se situent d’autre part à la croisée de disciplines connexes ou concourantes comme le domaine des objets connectés, qui dans le prolongement de l’informatique ubiquitaire, désigne l’extension des réseaux numériques vers des lieux ou des objets du monde physique ou la discipline émergente de « l’urban computing » qui explore, interroge et propose des solutions innovantes dans l’usage des technologies numériques de l’information et de la communication dans l’espace public. Bien qu’essentiellement guidées par une approche technologique, le développement de solutions d’usages de techniques telles que le système GPS, les réseaux WiFi, les puces RFID, les codes 2D, la réalité augmentée dans l’espace urbain et dans les espaces publics, constituent bien entendu un point de repère essentiel à notre démarche.
En termes direct d’application, nous pouvons citer parmi celles qui retiennent notre attention : les propositions émises dans le cadre du programme de recherche et d’expérimentation « Grand Versailles Numérique » mené par le Centre de Recherche du château de Versailles qui renouvelle la visite des jardins du château  ou le projet « Street Museum » initié par le Musée de la Ville de Londres et développé par l’agence Brothers and Sisters qui permet d’afficher des vues anciennes de la ville dans la fenêtre d’un smartphone.
Pour mieux situer la lisière des choses sur laquelle nous nous situons, nous citerons deux projets qui illustrent selon nous la dimension sociale de l’innovation urbaine pour le premier, et la dimension sensible des espaces numériques pour le second :
dans Hôtel du Nord « l’hôtel » n’existe plus en tant que lieu physique délimité par les murs de son bâtiment mais se dissémine sur le territoire, chez l’habitant où la « pièce en plus », souvent inoccupée, devient une chambre pouvant héberger un visiteur. Ainsi, « l’hôtel » n’est visible dans son intégralité que dans sa forme numérique, sur le site web du projet ;
Light Painting Wifi de Timo Arnall : figé par une photographie à longue durée d’exposition, le mouvement d’une perche équipée de 80 leds qui affichent l’intensité des réseaux WiFi, forme une courbe le long des rues et des bâtiments. Les images ainsi générées, au delà de leurs qualités photographiques, révèlent une approche sensible possible de la qualité des signaux WiFi dans les espaces urbains, de leurs crépitements hasardeux, de leurs zones d’ombre, de leurs réaction à la masse des bâtiments.

Bien sûr, il convient de nous situer plus précisément sur ce terrain, en tant que structure de recherche d’une part et en tant que créateurs d’autre part, dans le double objectif de contribuer à préciser le rôle et la place du designer dans le processus de refondation urbaine en train de se jouer et de contribuer à délimiter les contours d’une recherche en design en cours de construction dans le contexte des écoles d’art en France.
Ainsi, notre approche consiste à combiner ce qui apparaît souvent comme disjoint dans les problématiques de recherche : interfaces et systèmes interactifs d’un côté, enjeux de la « ville durable » de l’autre. Notre postulat est que ces deux dimensions sont indissociables et qu’elles ne peuvent pas, du point de vue du design, être traitées séparément. De ce point de vue, notre démarche de recherche se base sur une approche du design comme interface entre innovation urbaine et innovation technologique. Il s’agit donc de construire une démarche de recherche qui articule les dimensions créatives, théoriques, expérimentales et techniques du projet avec les contraintes du principe de réalité, en collaboration avec acteurs de la ville (instances de gouvernances, acteurs associatifs et culturels, aménageurs et habitants).
Ce positionnement s’accompagne d’un point de vue théorique par une démarche qui vise à clarifier le terme de « design numérique ». Il est difficile de donner une définition à cette désignation inconfortable, aussi vague que réductrice et nous prendrons pour point de départ celle que propose Stéphane Vial dans son Court traité du design : « activité créatrice consistant à concevoir des expériences à l’aide de formes interactives produites dans des matières informatisées et organisées autour d’une interface. »7 Malgré toutes les qualités que l’on peut reconnaître à cette définition, notamment celle de mettre en évidence la notion d’expérience, elle nous semble encore trop exclusivement tournée vers une conception du numérique en tant qu’outil ou matériau.
Or, selon nous, le numérique est plus qu’une matière et bien plus qu’un outil, il est en grande partie ce qui détermine notre monde, il est ce qui contextualise nos existences et innerve ce que Bernard Stiegler nomme « Le nouveau monde industriel8.».
C’est à ce titre que nous proposons de nous en emparer, afin de limiter la portée du déterminisme technologique dans nos questionnements en profitant de l’heureuse concordance des temps qui rend concomitants l’évolution du modèle industriel et des pratiques du design avec l’émergence de la recherche dans ce domaine.
L’évolution du modèle industriel en appelle en effet à mettre en place de nouvelles relations entre design, industrie et utilisateurs ce qui signifie pour nous de ne pas se demander comment intégrer l’innovation technologique aux usages et aux pratiques urbaines (ou comment intégrer l’innovation technologique au design) mais mais de se demander comment le design peut agir sur l’innovation technique, comment la forme et les usages que l’on confère aux objets, aux services ou aux lieux modifie notre approche de la technologie, comment, enfin, le design peut davantage donner à l’utilisateur les moyens d’agir sur le réel et moins de le consommer et devenir un sujet et un objet d’engagement pour lui.

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3- Cf. l’étude menée par Sylvain Allemand pour le programme d’actions ville 2.0 de la FING, La recherche urbaine à l’heure de la ville 2.0
4- Centre de Recherche sur les Réseaux, l’Industrie et l’Aménagement.
5- Institut du Développement Territorial.
6- Cf. notamment l’appel à projet « ville numérique » lancé en février 2011 par le ministère de l’écologie, du développement durable, des transports et du logement – http://www.developpement-durable.gouv.fr/Investisse- ments-d-avenir-Lancement,21375.html ainsi que les nombreuses initiatives municipales telles que « Nice ville du sans contact mobile », « Bordeau cité digitale », ou « Toulouse numérique ».
7- Fondation Internet Nouvelle Génération.
8- « Laboratoire Européen d’innovation urbaine », projet porté par l’association Dédale et Paris Sud, Cité internationale universitaire de Paris
9- Stéphane Vial, Court traité du design, PUF, 2010
10- « Le design apparaît avec la deuxième période du capitalisme : période qui est essentiellement fondée sur et par le contrôle et la massification des comportements du consommateur. Ma thèse est que, à l’époque de la troisième forme d’organisation industrielle de la société, il faut inventer une nouvelle relation entre ce design et le milieu contributif, qu’il devrait se donner pour tâche première de « désigner » en contribuant lui-même à la confirmation et à la conception de son émergence. », Bernard Stiegler, Le « design » de nos existences à l’époque de l’innovation ascendante, Mille et une nuits, 2008.